dimanche, mars 24, 2002

Éric Barbeau

J'ai eu une idée la nuit dernière, celle qui porte conseil. Chaque jour que le lockout se poursuivra, je ferai le portrait d'un-e collègue qui travaille dans la précarité. Ça mettra un visage sur une abstraction. Voici donc le premier.



Éric Barbeau


Éric Barbeau, lecteur de nouvelles surnuméraire (entre autres), première chaîne radio


Éric célèbre cette année ses 10 ans à Radio-Canada. Célébrer... façon de parler.
Son parcours de carrière ressemble à une nouvelle discipline olympique issue du croisement entre le slalom géant, le steeplechase et le pingpong extrême. Il a commencé, comme bien des collègues, à faire des remplacements l'été. C'était en 1992 et il était heureux de pouvoir faire entendre ses reportages à des émissions comme Tout compte fait ou Dimanche magazine. Il a fait deux étés comme ça. L'hiver, il travaillait à Vancouver comme journaliste intervieweur à l'émission du matin de la radio. Il se souvient encore des premières félicitations qu'il a reçues de son patron, félicitations accompagnées d'une mise en garde: «By the way, nous pouvons te mettre à la porte à une semaine d'avis... j'te dis ça de même.»
En 1994, il décroche ce qu'il appelle «mon premier vrai contrat» pour l'émission Tout compte fait. Il est basé à Québec. Tout se passe bien pour lui. Il obtient plus de 80% dans ses évaluations. On fait appel à lui pour un deuxième contrat annuel. Sa première enfant voit le jour à cette époque, en août 1995. Pendant son congé de paternité, il apprend que Radio-Canada ne lui fera pas signer de contrat pour une troisième année, ce qui lui aurait donné accès à la permanence.
Son parcours se poursuit aussitôt puisqu'il se fait rapidement engager par La Facture à la télévision comme correspondant à Québec. Il fait deux contrats «annuels» de 39 semaines. Les 13 semaines restantes, il travaille dans la salle de nouvelles télé de Radio-Canada, à Montréal, «au lieu d'avoir des vacances, comme tout le monde».
Après deux ans, La Facture l'aime tellement qu'on veut le faire travailler à Montréal. Il accepte, mais il doit renoncer à ses deux années d'expérience à Québec. Le compteur d'Éric est remis à zéro. C'est au cours de cette troisième année à La Facture qu'il tombe malade et que son contrat ne sera pas renouvelé.
Nous sommes en 1999. Il retourne à la radio où il «bouche les trous», selon sa propre expression, comme journaliste et comme lecteur de nouvelles depuis ce temps. Au cours d'une séance d'évaluation, il obtient de bonnes notes dans tous les aspects de son travail, sauf sur le plan de son «attitude». Son parcours de carrière serait trop chaotique et dénotait un «manque d'engagement» envers Radio-Canada. Éric n'en revient pas. Vancouver, Québec, Montréal: Éric a toujours été heureux de prendre ce que Radio-Canada lui donnait, et maintenant, il se le faisait reprocher: «J'ai 35 ans, deux enfants, c'est extrêmement difficile de se projeter dans l'avenir quand t'es toujours sur la corde raide.»
La précarité ne l'a jamais empêché de faire quoi que ce soit, souligne celui qui n'a jamais milité dans le syndicat, de peur de se faire étiquetter comme troublemaker. Mais il souhaiterait seulement que l'engagement que Radio-Canada exige de lui soit réciproque.



Éric Barbeau




samedi, mars 23, 2002

Les salaires, je m'en fous.

J'apprends dans La Presse que nous réclamons plus de 10% d'augmentation salariale sur trois ans...
Je n'ai aucun souvenir que ces demandes aient été discutées à l'assemblée générale de samedi dernier. Je pense qu'on devrait accepter le 4 ou 5% sur trois ans que la direction propose et clancher sur la précarité...
Ce n'est pas en ces temps de vaches maigres qu'on va se gagner la sympathie du public si on insiste sur les salaires. Celui-ci va se faire un plaisir de nous rappeler que c'est dans ses poches à lui qu'on va puiser, et que le puits est maintenant épuisé.

Blogue-out

Hier à la la radio, le porte-parole de RC prétendait que puisque dans le Code canadien du travail (allez-y, cliquez sur le lien, c'est passionnant comme lecture!), le concept de «grève de 24 heures» n'est pas défini, la grève d'hier est en fait une grève générale illimitée. À l'article 3, pourtant, le concept de «grève générale illimitée» non plus n'est pas défini. Le concept de «lockout», lui, est très clair: «(...)mesure -- fermeture du lieu de travail, (...)-- prise par l'employeur pour contraindre ses employés (...) à accepter des conditions d'emploi.»
J'ai donc voulu faire acte de présence aujourd'hui, me sentant mal d'avoir raté le jour 1 du conflit. À 16h, Personne. Ça se passe de 9h à 13h seulement les weekends. Je repasserai demain.
Le dispositif de sécurité mis en place par RC autour de la tour m'a fait sourire. Près des entrées, trois camionnettes arborant des autocollants «SÉCURITÉ» sur leurs portières montaient la garde. Les gardiens eux-mêmes ne portaient aucun uniforme. Seulement leurs manteaux avec une pièce marquée «SÉCURITÉ» cousue à la manche. Improvisation mixte ayant pour titre: j'engage mon beau frère comme bouncer.

On leur a offert du café


C'est l'agence Kolossal qui a décrochée le contrat de sécurité (après appel d'offres?), la même qui veille aux «checkpoints» de l'aéroport de Dorval.


Ce soir, ma blonde grimaçait en écoutant le téléjournal. La plupart des narrateurs, disait-elle, étaient statiques, monotones. D'autres avaient plus de métier dans la voix et rendaient l'expérience moins pénible. Son bilan: «Ils se débrouillent bien sans vous.» Mon bilan: Le public ne fait pas la différence...

vendredi, mars 22, 2002

Rituel

Depuis quelques hivers, je me réserve une journée juste pour moi, aux alentours de mon anniversaire. Je m'isole sur une montagne, mes blades aux pieds, et je me défonce sur les pentes jusqu'à ne plus tenir sur mes jambes.
Cet hiver, vu le peu de neige, j'avais abandonné mon rituel. Sauf qu'un petit détour par Charlevoix, début mars, et plusieurs centimètres plus tard, j'ai remis mon rituel à l'ordre du jour. Au retour de la semaine de relâche, j'avais programmé ma journée pour le 22 mars et pris un congé non payé. Sincèrement, je ne croyais pas qu'une grève de 24 heures serait déclenchée le même jour.
Grève pas grève, je suis parti quand même. Cette journée était sacrée. Je suis claqué, mais c'est une fatigue salutaire.
Sur la route, à la radio, j'ai entendu parler du conflit. À Info690, Pierre Nadeau interviewait Alexandre Dumas qui s'inquiétait que le conflit ne dure longtemps. J'ai énormément de respect pour le jugement d'Alexandre, un journaliste d'une rare générosité et qui, de surcroît, se trompe rarement. Ce qui me fait craindre qu'il ait raison.
J'ai aussi entendu une émission sur CHOI animée par un morph de Jean-René Dufort et d'André Arthur. L'animal s'appelle Jeff Filion et il rabâchait les sempiternels préjugés sur Radcan: les grévistes ne sont vraiment pas à plaindre sur le plan salarial. Parfait mon Jeff, vient dire ça aux 600 précaires sur les lignes de piquetage.

jeudi, mars 21, 2002

Le dernier jour

Ça y est. Les négociations sont au point mort. Il semble que le syndicat et Radio-Canada ne réussissent plus à s'entendre.
Nous avions voté à 88% samedi pour mettre en oeuvre des moyens de pression «pouvant aller jusqu'à des grèves de 24 heures». Il me semble qu'hormis le port du macaron, nous n'avons pas déployé un grand éventail de moyens de pression. Mais bon, le syndicat a jugé que nous en étions rendus là.
À minuit ce soir, nous sommes plus d'un millier d'artisans de l'information au Québec et à Moncton à être en grève pour 24 heures.
C'est ce qui se passera après ce 24 heures qui m'inquiète pour l'heure...

mercredi, mars 20, 2002

La nausée

Journée surréelle. Dans la salle, un animateur arborait un autocollant du syndicat sur le front, comme pour se moquer. Par la suite, il semble qu'il aurait fait l'éloge de la précarité avec un sourire en coin.
En somme, il ridiculisait les désirs de ses collègues. La moitié d'entre eux travaillent avec un statut précaire. En clair, ça veut dire qu'ils ne peuvent pas ou difficilement obtenir un prêt à la banque qui leur permettrait d'acheter une maison et de constituer un patrimoine pour leurs enfants. Un désir légitime. Un désir qui mérite la solidarité de ceux qui ont les moyens de ne pas l'avoir, ce désir. Un désir que l'animateur méprisait...
Je suis rentré chez moi avec une nausée que je n'avais ressenti pour la dernière fois qu'en disséquant une grenouille.




Mise-à-jour
Il semble que j'aie mal compris ce que l'animateur en question cherchait à faire ce jour-là. Voir la mise au point faite le 28 mars. Il n'était pas question de faire un procès d'intention, mais seulement d'exprimer ce que j'avais perçu ce jour-là.
Je m'excuse auprès de lui, tout en laissant ce post intact par honnêteté intellectuelle. Il faut tout préserver, surtout ses erreurs de perception.